À qui profite le statu quo numérique ?
Si l'interopérabilité peut simplifier la vie du citoyen, réduire les coûts et accélérer les services numériques, pourquoi nos systèmes restent-ils encore si souvent enfermés dans des silos ?
Il est facile de décréter que les administrations doivent mieux partager leurs données. Il est beaucoup plus difficile de construire les mécanismes qui rendent ce partage viable. Derrière chaque base de données isolée, chaque API absente et chaque formulaire redondant ne se cache pas seulement du code informatique : on y trouve des institutions, des budgets, des responsabilités juridiques, des contrats et des intérêts économiques. Le problème des silos numériques n'est donc pas uniquement technique. Et nul besoin d'imaginer une conspiration dans l'ombre : le statu quo est simplement le résultat d'acteurs qui optimisent rationnellement leur propre périmètre — au détriment du système dans son ensemble.

1. Le syndrome de la photocopie certifiée : pourquoi répétons-nous toujours tout ?
Imaginez le parcours d'Aminata, entrepreneure à Dakar. En l'espace de six mois, pour renouveler son passeport, enregistrer sa société et ouvrir un compte bancaire professionnel, elle a dû fournir cinq fois les mêmes éléments : son nom, sa date de naissance, son numéro d'identification nationale, son adresse, son état civil et une copie de sa CNI biométrique.
À chaque guichet — physique ou numérique —, l'histoire recommence. Elle remplit un nouveau formulaire, téléverse à nouveau sa pièce d'identité, joint un énième justificatif de domicile. Parfois, elle doit même traverser la ville pour faire authentifier physiquement par une administration A un document qui a pourtant été émis la veille par une administration B.
Pour Aminata, qui porte dans son portefeuille une carte équipée d'une puce électronique, la situation frôle l'absurde. Pourquoi l'État lui demande-t-il de prouver ce que l'État sait déjà ?
La première réponse fuse généralement comme une évidence : « Les systèmes ne communiquent pas entre eux. »
Mais cette réponse ne fait qu'effleurer la surface. La véritable question est ailleurs : pourquoi ne communiquent-ils toujours pas ?
2. Le mirage du « Il suffit de créer une API »
Lorsqu'un ingénieur ou un développeur observe deux systèmes isolés, son réflexe immédiat est technique : « Il suffit d'exposer une API REST entre les deux. »
Techniquement, c'est une question de jours. Mais une ligne de code ou une passerelle réseau ne résout absolument aucune des questions fondamentales qui paralysent les décideurs :
- Légitimité et accès : Qui a légalement le droit d'interroger le système et pour quelles données exactes ?
- Responsabilité et gouvernance : Qui garantit l'exactitude de la donnée ? Qui est juridiquement responsable si une erreur bloque le dossier d'un citoyen ?
- Modèle économique : Qui paie l'infrastructure réseau et les serveurs ? Combien coûte chaque appel API ?
- Consentement et contrôle : Comment le citoyen autorise-t-il l'échange, qui audite les journaux d'accès, et qui tranche en cas de litige ?
L'interopérabilité n'est donc qu'à 20 % un défi logiciel. Elle est à 80 % une équation institutionnelle et économique.
3. Le paradoxe du silo : quand l'absurdité collective naît de la rationalité individuelle
Un silo est toxique pour un pays, mais il est souvent parfaitement rationnel pour l'organisation qui le détient.
Placez-vous un instant dans le fauteuil du directeur informatique d'une grande administration publique. Pendant dix ans, son équipe s'est battue pour construire un système stable. Il maîtrise ses données, ses applicatifs, ses procédures, ses prestataires, son budget et ses règles de sécurité. Son système fonctionne.
Soudain, on lui demande d'ouvrir son infrastructure à cinq autres ministères. Que voit-il ? Un champ de mines :
- La crainte de perdre la maîtrise de ses données ou d'exposer une infrastructure critique à des failles externes ;
- Le risque d'être tenu responsable des pannes ou des erreurs générées par les systèmes des autres ;
- L'obligation de puiser dans son propre budget pour financer et maintenir des ponts techniques ;
- La peur, inavouée mais réelle, de voir son poids budgétaire ou institutionnel dilué.
Du point de vue national, le paysage est fragmenté. Mais du point de vue de ce directeur, fermer les écoutilles est une stratégie de survie rationnelle. C'est précisément ce paradoxe qui rend les silos si difficiles à abattre.
4. L'asymétrie des coûts : qui paie pour le bénéfice de l'autre ?
Ajoutons à cela un problème classique de théorie des jeux : le coût de l'intégration est presque toujours supporté par celui qui en tire le moins de bénéfices.
Prenons une administration A, détentrice d'un registre clé, et une administration B, qui a besoin de consulter ce registre pour accélérer ses propres démarches. Pour bâtir ce pont, il faut développer une API, adapter les applications, définir des protocoles, auditer la sécurité, renégocier les contrats des prestataires et définir les responsabilités.
Or, que se passe-t-il dans la pratique ? L'administration A supporte 80 % des coûts techniques, de la charge serveur et des risques de sécurité, tandis que l'administration B récolte 80 % des bénéfices (gain de temps, réduction de ses coûts de guichet, prestige politique de la modernisation).
Sans mécanisme de compensation, A n'a aucune incitation rationnelle à prioriser ce chantier. Ce n'est pas de la mauvaise volonté ; c'est un défaut d'alignement des incitations.
5. La donnée comme monnaie de pouvoir
Il faut aussi regarder en face une réalité politique plus profonde : celui qui contrôle une donnée critique contrôle le processus qui en dépend.
Détenir le registre d'identité, l'historique transactionnel, les données de crédit, le dossier médical ou les registres sociaux confère une position stratégique au sein de l'appareil d'État ou du marché. Sans même qu'il y ait d'intention malveillante, partager une donnée via une infrastructure commune transforme un monopole de fait en bien commun.
L'interopérabilité redistribue les cartes du pouvoir institutionnel. Voilà pourquoi elle se heurte à des résistances qu'aucun câble réseau ne peut résoudre.
6. Le dilemme du secteur privé et le cas d'école de l'eKYC
Cette mécanique ne s'arrête pas aux portes des ministères ; elle traverse tout le secteur privé.
Imaginez une fintech ou une banque de la place qui a investi des centaines de millions de francs CFA pour bâtir un pipeline de Know Your Customer (KYC) propriétaire : capture documentaire, algorithmes de détection de fraude, équipes de validation manuelle, conformité réglementaire. C'est son avantage concurrentiel chèrement acquis.
Si demain, une brique publique d'identité numérique permet à n'importe quel nouvel entrant agréé de vérifier instantanément une identité à coût marginal, cette barrière à l'entrée s'effondre. C'est une excellente nouvelle pour l'économie nationale, mais un bouleversement stratégique pour l'acteur établi. Il serait naïf de croire que tous les acteurs privés applaudissent spontanément à l'idée d'une interopérabilité totale sans que leurs investissements et leurs modèles soient pris en compte.
Le cas de l'eKYC l'illustre parfaitement. En 2025, la BCEAO a adopté une instruction spécifique encadrant l'identification, la vérification d'identité et la connaissance client pour les institutions financières. Une infrastructure permettant de vérifier une identité directement à la source de confiance offrirait des gains spectaculaires : onboarding en quelques secondes, fin des saisies manuelles, baisse drastique des erreurs et des coûts.
Mais dès que l'on passe du concept à l'exécution, le mur des questions de gouvernance se dresse :
- Qui opère et qui facture le service ? Selon quelle grille tarifaire ?
- Qui endosse la responsabilité juridique si la source renvoie une donnée erronée ?
- Quelle donnée exacte transite, combien de temps est-elle conservée, et comment le citoyen garde-t-il la visibilité sur qui consulte son profil ?
Ces questions ne sont pas des détails d'implémentation : elles constituent le cœur du modèle économique et institutionnel de l'infrastructure.
7. Le piège inverse : le fantasme de la « Mégabase Centrale »
Face à la paralysie des silos, une tentation dangereuse surgit régulièrement dans les discours : « Puisque les systèmes ne se parlent pas, fusionnons tout dans une gigantesque base de données centrale contenant toute la vie des citoyens ! »
Ce serait une erreur architecturale et démocratique majeure. L'interopérabilité ne consiste pas à tout stocker au même endroit, mais à faire circuler des preuves de manière décentralisée et sécurisée :
Service demandeur (A) ➔ Demande une preuve spécifique (ex: « Ce citoyen est-il majeur et résident ? »)
Infrastructure de confiance ➔ Interroge la source faisant foi
Réponse minimale ➔ Retourne uniquement « Oui / Non » ou l'attribut certifié, sans jamais exposer la base complète.
Ce principe de minimisation des données est la frontière essentielle qui sépare une infrastructure de confiance au service du citoyen d'une infrastructure de surveillance généralisée.
8. L'optimisation locale : l'impôt invisible payé par le citoyen
En définitive, le véritable ennemi porte un nom bien connu en théorie des systèmes : l'optimisation locale.
Chaque acteur de l'écosystème agit avec une logique irréprochable dans son couloir :
- L'administration protège la stabilité de son système ;
- L'intégrateur technologique sécurise la pérennité de son contrat ;
- La banque verrouille son propre onboarding ;
- Le régulateur cherche le risque zéro sur son périmètre.
Tous ces objectifs sont légitimes. Mais comme personne n'est comptable de l'optimisation du système global, la facture de cette fragmentation est intégralement externalisée vers le seul acteur qui n'a pas voix au chapitre architectural : le citoyen.
Cet « impôt d'inefficacité » n'apparaît dans la comptabilité d'aucun ministère, mais Aminata le paie comptant en heures perdues dans les embouteillages, en frais de transport, en liasses de photocopies, en files d'attente et en opportunités économiques retardées.
Pour briser ce cycle, une architecture mature doit viser le principe du « Once-Only » (Dites-le-nous une seule fois) : le citoyen ne devrait jamais avoir à fournir à nouveau une information que l'État détient déjà et peut vérifier légalement. Non pas en ouvrant un accès libre-service à toutes les administrations, mais en permettant qu'une donnée saisie une fois et vérifiée à la source soit réutilisée sous forme de preuve, uniquement lorsque la loi et le citoyen l'autorisent.
9. Où en est le Sénégal ? Des signaux stratégiques aux réalités de terrain
Cette réflexion n'est plus un simple exercice académique ; les lignes bougent au sommet de l'État.
🟢 Ce qui est désormais acquis : Le problème est reconnu au plus haut niveau stratégique. En février 2025, la Présidence a explicitement exigé d'assurer « la cohérence et l'interopérabilité des systèmes d'information de l'État » et de bâtir une infrastructure publique numérique résiliente, plaçant l'identité numérique unique parmi les priorités. Dès septembre 2025, le renforcement de GouvNum a été annoncé pour imposer une gouvernance cohérente aux projets étatiques, appuyé par le programme PAENS (financé à hauteur de 150 millions de dollars par la Banque mondiale). De même, des secteurs comme la santé ont inscrit l'interopérabilité dans leurs axes stratégiques. Surtout, la preuve par l'exemple existe déjà : le lancement en septembre 2025 par la BCEAO de la plateforme interopérable de paiement instantané (PI-SPI) dans l'espace UEMOA démontre que lorsque la gouvernance est claire, les standards imposés et l'intérêt économique aligné, l'interopérabilité à grande échelle fonctionne.
🟡 Le piège de la numérisation de façade : Ces avancées nous rappellent une vérité crue : digitaliser sans interopérer ne fait que numériser le chaos. Transformer un formulaire papier en formulaire PDF ou web isolé ne détruit pas le silo, il le modernise. Tant que les bases ne coopèrent pas, le citoyen continue de jouer le rôle de « routeur humain » entre les guichets de l'État.
10. L'architecture de la confiance : gouverner, financer et éviter les nouvelles rentes
Nous savons coder des API, chiffrer des flux et déployer du cloud. Ce qu'il faut maintenant construire pour l'identité numérique, à l'image de ce qui a été fait pour les paiements, c'est un véritable « arbitre de l'interopérabilité ».
Une gouvernance dotée de l'autorité nécessaire pour fixer les règles du jeu : standards techniques, droits d'accès, SLA (engagements de disponibilité), responsabilités juridiques, auditabilité et mécanismes de recours pour le citoyen.
Mais cette gouvernance devra aussi trancher deux sujets tabous :
- La vérité des coûts : Une API publique n'est jamais gratuite. Chaque vérification consomme du calcul, du réseau, de la sécurité et du support. Faut-il un financement 100 % public (service régalien) ? Un modèle freemium (gratuit pour l'État, payant à l'usage pour les banques et fintechs) ? Ou un modèle hybride ? Sans modèle économique clair, l'infrastructure s'épuisera faute de maintenance.
- Le refus du « Super-Silo » : En voulant supprimer les intermédiaires fragmentés, le pire danger serait de créer un monopole technologique où un seul opérateur (ou fournisseur privé) contrôlerait l'identité, l'authentification, l'eKYC et la signature électronique du pays. Remplacer dix silos administratifs par une rente unique et verrouillée serait un recul stratégique.
Une infrastructure publique saine repose donc sur dix piliers non négociables : sources de vérité uniques, APIs standardisées, minimisation des données, authentification forte, traçabilité totale, gouvernance indépendante, réversibilité contractuelle (zéro vendor lock-in), concurrence applicative saine, droit de recours citoyen et résilience opérationnelle.
11. 🔴 Le chantier qui reste à ouvrir : cartographier les freins réels
Reste la question la plus sensible : qui a aujourd'hui intérêt à ce que les systèmes restent séparés ?
Y répondre par des slogans ou des procès d'intention serait stérile. Il faut aborder cette question comme un véritable programme de recherche appliquée en allant interroger méthodiquement chaque maillon de la chaîne :
- Les administrations : Quelles sont leurs craintes budgétaires et opérationnelles réelles ?
- Les banques, fintechs et télécoms : Quels coûts cherchent-ils à mutualiser et quelles infrastructures existent déjà ?
- Les éditeurs et intégrateurs : Leurs modèles de facturation actuels récompensent-ils l'ouverture ou la fermeture ?
- Les régulateurs et les développeurs : Quels textes bloquent l'innovation, et quelles documentations techniques sont réellement ouvertes ?
C'est uniquement par ce travail de terrain que l'on pourra séparer le bon grain de l'ivraie : distinguer les contraintes légitimes et les défis techniques des rentes de situation qui prospèrent sur le statu quo.
Réconcilier l'État avec l'expérience citoyenne
Pour qu'un système fragmenté perdure, il n'est pas nécessaire que des décideurs se réunissent dans une pièce sombre en disant : « Gardons les citoyens dans des silos. »
Il suffit que chaque institution protège son système, chaque entreprise son investissement, chaque fournisseur son contrat et chaque directeur son budget. Tant que personne n'est responsable de l'expérience de bout en bout d'Aminata, le statu quo restera l'état le plus stable du système.
Le défi de l'interopérabilité ne consiste donc pas simplement à brancher des câbles entre des serveurs. Il consiste à réaligner les incitations institutionnelles et économiques autour d'un principe cardinal :
Le citoyen ne devrait jamais avoir à connaître l'organigramme interne de l'État pour obtenir un service public. Que l'architecture en coulisses soit complexe, distribuée et hautement sécurisée, c'est notre travail d'architectes. Mais pour le citoyen, l'expérience, elle, doit enfin devenir invisible et simple.
Dans le prochain épisode…
Article 5 — Et si l'identité numérique fonctionnait sans smartphone ?
Construire une autoroute de données interopérable est une victoire majeure. Mais que vaut une infrastructure techniquement parfaite si sa rampe d'accès exige systématiquement un smartphone récent + un forfait de données mobiles + la maîtrise du français écrit + une aisance numérique ?
Avons-nous bâti une infrastructure véritablement nationale, ou un club VIP réservé aux citoyens déjà connectés ? Dans le prochain article, nous soumettrons notre architecture au test ultime : celui de l'inclusion numérique et du monde réel.

By Ib F.
Architecte technique & Visionnaire de l'IA
Avec plus de 25 ans d'expérience dans l'industrie informatique, Ibrahima a construit une carrière diversifiée et étendue qui englobe l'ingénierie logicielle, la conception de systèmes, l'architecture de données, l'intelligence d'affaires, l'intelligence artificielle et l'architecture de solutions.
Tout au long de ce parcours, il a affiné une compréhension approfondie de la manière d'intégrer les technologies de pointe aux besoins commerciaux pour créer des solutions évolutives, efficaces et pérennes. Passionné par l'IA et son potentiel de transformation, Ibrahima est un leader d'opinion dédié à l'exploration de l'intersection entre la technologie et l'innovation, fournissant constamment des solutions qui génèrent de la valeur et résolvent des défis complexes.