Il est facile de décréter que les administrations doivent mieux partager leurs données. Il est beaucoup plus difficile de construire les mécanismes qui rendent ce partage viable.
Derrière chaque base de données isolée, chaque API absente et chaque formulaire redondant ne se cache pas seulement du code informatique : on y trouve des institutions, des budgets, des responsabilités juridiques, des contrats et des intérêts économiques. Le problème des silos numériques n'est donc pas uniquement technique. Et nul besoin d'imaginer une conspiration dans l'ombre : le statu quo est simplement le résultat d'acteurs qui optimisent rationnellement leur propre périmètre — au détriment du système dans son ensemble.
L’intelligence artificielle risque d’accentuer la dépendance technologique de l’Afrique ou d’ouvrir une voie inédite de saut de développement. Pour le Sénégal, l’enjeu n’est pas de tout bâtir à partir de zéro, mais de maîtriser stratégiquement les données, les infrastructures, les talents et les applications capables de convertir les modèles d’IA mondiaux en valeur économique locale et souveraine.
Le 5 février 2026, la Direction de l'Automatisation des Fichiers (DAF) annonçait officiellement un incident affectant son système informatique. La production des cartes nationales d'identité était temporairement suspendue et une enquête était ouverte.
Quelques jours plus tard, des affirmations circulaient sur une quantité massive de données qui aurait été exfiltrée. Ces affirmations n'ont pas été établies publiquement de manière indépendante.
Mais au fond, une autre question est plus importante :
Que se passe-t-il lorsqu'une infrastructure nationale de confiance tombe ?
C'est là que la cybersécurité devient une question de souveraineté.
Vous avez une CNI biométrique. Votre identité est enregistrée dans des systèmes administratifs. Votre état civil se digitalise progressivement.
Alors pourquoi cela ne suffit-il pas pour vous connecter à un service public, ouvrir un compte bancaire ou signer un document en ligne sans devoir recommencer tout le processus ?
Parce qu'une identité physique et une identité numérique ne sont pas la même chose.
Le véritable enjeu n'est pas de numériser davantage la carte d'identité. Il est de construire l'infrastructure de confiance qui permet à un service numérique de vérifier, avec votre consentement et selon des règles précises, que vous êtes bien la personne que vous prétendez être.
Le Sénégal est déjà profondément numérique : mobile money, paiements instantanés, services en ligne et une population largement connectée. Pourtant, une brique essentielle reste encore à construire : une infrastructure nationale permettant de transformer l’identité d’un citoyen en un véritable service numérique réutilisable. Le paradoxe est là : le Sénégal sait déjà faire circuler l’argent à distance, mais peine encore à faire circuler la confiance numérique.
Dans la première partie de cette réflexion, nous avons vu pourquoi la transformation numérique de l'école sénégalaise ne peut pas être réduite à l'installation d'ordinateurs ou à l'utilisation de l'intelligence artificielle.
L'IA peut transformer la pédagogie.
Les données peuvent améliorer le pilotage du système éducatif.
Les enseignants peuvent être augmentés par de nouveaux outils.
Mais tout cela ne répond qu'à une partie de la question.
Car savoir utiliser l'intelligence artificielle ne suffit pas pour construire une société équilibrée.
L'intelligence artificielle, la généralisation du numérique, la transformation des métiers et l'évolution rapide des sociétés africaines sont en train de modifier profondément le monde dans lequel grandissent les jeunes Sénégalais.
Et si le problème n'était pas que le Sénégal manque de technologie, mais que nous concevions encore trop souvent la technologie pour un monde qui n'est pas le nôtre ?